Chapô — Derrière un sport que l'on raconte toujours par ses champions, la pelote basque fait vivre en 2025 une fédération de 269 clubs basée à Bayonne, trois ateliers artisanaux au Pays basque français et un parc de frontons entretenu par les communes. Aucune étude publique ne mesure le poids économique de cette filière.
Le trou statistique, première information du dossier
Il faut commencer par ce qui manque. Nos recherches n'ont identifié aucune étude économique consolidée sur la filière, ni à l'INSEE, ni à la Communauté d'agglomération Pays basque, ni à la chambre de commerce et d'industrie de Bayonne Pays basque. Aucun code d'activité n'isole les fabricants, aucun recensement d'État ne dénombre les frontons. Les chiffres publics divergent d'ailleurs : la Région Nouvelle-Aquitaine évoque, sans date, « 22 000 licenciés à la FFPB, dont 15 000 pratiquants », quand la fédération publie une tout autre structure. Nous retenons les sources fédérales primaires.
La fédération : 15 000 licences, un budget de PME
Selon la brochure de l'assemblée générale ordinaire du 28 mars 2026, la Fédération française de pelote basque (FFPB) comptait en 2025 14 946 licences sportives et 13 464 titres de participation de courte durée, répartis dans 269 clubs affiliés, 7 ligues territoriales et 13 comités départementaux, pour 200 compétitions officielles organisées.
La trajectoire contredit l'idée d'un déclin linéaire : le procès-verbal du 25 mars 2023 recensait 13 677 licences en 2021 et 14 732 en 2022, la brochure de mars 2024 15 284 pour 2023. Le nombre de licences a donc progressé jusqu'en 2023 avant de refluer ; celui des clubs s'érode plus lentement, de 271 en 2022 à 269 en 2025.
Financièrement, la FFPB a la taille d'une petite entreprise. Ses produits d'exploitation se sont élevés à 1 236 895 euros en 2025, pour 1 313 171 euros de charges, soit un déficit de 71 000 euros et des fonds propres ramenés à 694 000 euros, contre 911 683 euros en 2023. Le budget prévisionnel 2026 atteint 1 502 000 euros, financé à 57 % par les licences, 19 % par l'Agence nationale du sport, 11 % par la billetterie et 10 % par le mécénat. La dépendance à l'État a nettement baissé : l'aide ministérielle, à 197 000 euros en 2023, avait reculé de 39 % depuis 2012.
Sur l'emploi, les données restent minces : 208 000 euros de charges de personnel en 2022 contre 187 000 en 2021, et aucun effectif total publié, ni pour la fédération ni pour les clubs. Quant au professionnalisme, la brochure 2026 recense 31 licences professionnelles de main nue et 13 de cesta punta ou grand chistera : quarante-quatre joueurs, c'est l'ordre de grandeur du sommet de la pyramide.
Les fabricants : trois ateliers pour tout un pays
C'est le maillon le plus fragile, et le mieux documenté. La fiche d'inventaire du patrimoine culturel immatériel consacrée à la fabrication des chisteras, publiée par le ministère de la Culture, établit qu'un seul atelier historique subsiste en France, celui de la famille Gonzalez à Anglet, contre huit en Espagne ; l'entreprise Onena y a été fondée en 1887. La chaîne matière y est décrite : châtaignier séché cinq à dix ans, osier d'Andalousie, cuir tanné à Espelette.
Les volumes sont infimes. Un reportage de 2014 chiffrait la production d'Onena à 120 chisteras par an et 1 500 à 2 000 réparations, à 250 euros le joko garbi et 340 euros la cesta punta ; un article du Guide du Pays basque la porte à 120-150 pièces annuelles, 25 heures chacune, et note que les professionnels changent de chistera tous les deux mois. Le neuf ne pèse donc que quelques dizaines de milliers d'euros : l'essentiel repose sur la réparation.
La transmission est le point critique : la fiche du ministère note que le nombre de continuateurs diminue à chaque génération, Jean-Louis Gonzalez ayant eu quatre fils dont un seul, Pierre, a repris le métier complet. Le Guide du Pays basque signale toutefois son fils Bixente, vingtenaire, en apprentissage.
Deux structures nées en 2015 nuancent le récit de l'extinction. À Sare, la coopérative Eskutik a été créée par Ellande Alfaro, ancien joueur, pour reprendre le savoir-faire après le retrait du dernier pelotier en activité, Jean Lukugarai ; selon Les Petites Affiches 64, elle réunit cinq personnes et travaille avec une cinquantaine de clubs. À Bidart, l'atelier Ona Pilota a été fondé la même année par Patxi et Jon Tambourindéguy, anciens professionnels de cesta punta ; leur site mentionne des visites d'atelier à 7 euros. La survie de l'artisanat passe désormais aussi par le tourisme.
Frontons et trinquets : un patrimoine public au coût invisible
Le fronton est un équipement communal, financé et entretenu par les municipalités, mais nul ne sait combien il en existe : la base collaborative frontons.net en recense 4 867, inventaire militant et non chiffre officiel. Aucune donnée publique ne permet non plus de chiffrer le coût d'entretien d'un fronton pour une commune — lacune importante de ce dossier.
Le trinquet, salle couverte, relève d'une économie largement privée. France Bleu rapportait en 2019, à la parution de l'ouvrage Trinquets et jeux de paume du Pays Basque de Michel d'Arcangues et Sébastien Husté, que 99 trinquets avaient été recensés au nord de la Bidassoa, environ la moitié privés, beaucoup désaffectés ou en ruine, et signalait le remplacement du trinquet Ignacio d'Urrugne par un programme immobilier. La pression foncière s'exerce directement sur ces bâtiments, à l'emprise considérable et à la rentabilité faible.
Le professionnalisme : deux modèles, peu de joueurs
La main nue professionnelle française est organisée par Esku Pilota, association créée en 2008, présidée depuis 2013 par Jean-Noël Landabure et liée à la FFPB par une convention de 2012. Selon son propre bilan, le nombre de tournois est passé de 16 en 2009 à 38 en 2025, la diffusion sur YouTube ayant été relancée en 2024. Le financement repose sur un socle d'entreprises locales — Lauak, Duhalde, TDS, le Groupe Etchart, Sogeca. Ni budget consolidé ni rémunération des joueurs ne sont publiés : c'est l'angle mort du dossier.
La cesta punta, elle, relève du spectacle estival. Le jai alai de Saint-Jean-de-Luz organise les Internationaux professionnels les mardis et jeudis de juillet et août ; son site indique qu'en 2024 plus d'un million de téléspectateurs ont suivi une partie, diffusée par Canal+ et la télévision publique basque EITB. La saison biarrote du Gant d'Or repose sur une billetterie commerciale classique.
De l'autre côté de la frontière, la pelote est une industrie de droits audiovisuels : Baiko Pilota, fondée en 1992 sous le nom d'Asegarce et implantée en Navarre, a acquis dès 1993 des droits exclusifs sur plusieurs spécialités et bâti son modèle sur la retransmission. Le contraste avec le versant français, associatif, est net.
L'export : un marché américain qui n'existe plus
L'histoire la plus instructive est celle d'un débouché disparu. Selon un récit publié par le portail basqueculture.eus, jusqu'à 16 frontons professionnels ont fonctionné aux États-Unis, la Floride en constituant le cœur. Au milieu des années 1970, les affluences y atteignaient environ 9 000 spectateurs le samedi matin et 10 000 le vendredi soir, le jai alai étant le deuxième sport le plus suivi de l'État après le football américain. La fermeture de Dania Beach en 2022 y a mis fin au professionnalisme. Pour les ateliers basques, la perte est double : un marché d'équipement à forte rotation et une filière qui expatriait joueurs et artisans — Patxi Tambourindéguy s'était formé auprès de cesteros à Miami.
Ce qui menace, ce qui soutient
Les fragilités sont identifiables sans extrapolation. La base productive tient à trois ateliers et à une transmission que le ministère de la Culture décrit comme s'affaiblissant à chaque génération. Le parc de trinquets privés se réduit sous la pression foncière. La fédération, déficitaire en 2025, a vu ses fonds propres fondre d'un quart depuis 2023. Le marché nord-américain a disparu.
Les soutiens existent aussi. Les licences sont restées au-dessus de 14 900 en 2025, au-delà du niveau de 2021. La reconnaissance patrimoniale par le ministère de la Culture ouvre des dispositifs de protection. Deux ateliers créés en 2015 montrent qu'une reprise est possible, et l'audience télévisée de 2024 qu'un modèle de droits est atteignable. Reste la question que ce dossier ne peut trancher faute de données : combien d'emplois, pour quelle valeur ajoutée. Tant que personne ne la posera avec les outils de la statistique publique, la pelote restera une économie racontée en anecdotes.
Sources
- Fédération française de pelote basque, brochure de l'assemblée générale ordinaire du 28 mars 2026 : https://ffpb.net/wp-content/uploads/2026/03/BROCHURE-AG-FFPB-20260328.pdf
- Fédération française de pelote basque, brochure de l'assemblée générale ordinaire de mars 2024 : https://ffpb.net/wp-content/uploads/2024/03/BROCHURE-AG-FFPB-2024_WEB-200dpi.pdf
- Fédération française de pelote basque, procès-verbal de l'assemblée générale ordinaire du 25 mars 2023 : https://ffpb.net/wp-content/uploads/2023/10/PV-AGO-FFPB-250323.pdf
- Ministère de la Culture, fiche d'inventaire du patrimoine culturel immatériel, « La fabrication des chistera » : https://www.culture.gouv.fr/Media/Thematiques/Patrimoine-culturel-immateriel/Files/Fiches-inventaire-du-PCI/La-fabrication-des-chistera
- Ministère des Sports, fiche de la Fédération française de pelote basque : https://www.sports.gouv.fr/federation-francaise-de-pelote-basque-423
- Région Nouvelle-Aquitaine, « Pala, chistera, pasaka : connaissez-vous la pelote basque ? » : https://www.nouvelle-aquitaine.fr/le-territoire/produits-de-nouvelle-aquitaine/la-pelote-basque
- Journal Métro, « En France, les derniers artisans de la pelote basque », 14 septembre 2014 : https://journalmetro.com/sports/557100/en-france-les-derniers-artisans-de-la-pelote-basque/
- Guide du Pays basque, reportage sur l'atelier Gonzalez : https://www.guide-du-paysbasque.com/en/experiences/culture-and-heritage/article-behind-the-scenes-of-the-workshop-of-the-last-manufacturer-of-chistera-in-france-82.html
- Les Petites Affiches 64, « Eskutik, fabricant de pelotes traditionnelles au cœur du Pays Basque » : https://www.petitesaffiches64.com/toutes-les-actualites-64-bayonne-pays-basque-pau-bearn/eskutik-fabricant-de-pelotes-traditionnelles-au-coeur-du-pays-basque
- Ona Pilota, présentation de l'atelier : https://onapilota.com/atelier/
- France Bleu, « Pays Basque : un livre sur les trinquets, trésors du patrimoine en danger », 2019 : https://www.francebleu.fr/infos/culture-loisirs/pays-basque-un-livre-sur-les-trinquets-tresors-du-patrimoine-en-danger-1555493311
- Frontons.net, base de recensement collaborative : https://www.frontons.net/
- Esku Pilota, « Esku Pilota, aujourd'hui et demain : 18 ans au service de la pelote basque à main nue » : https://eskupilota.org/esku-pilota-aujourdhui-et-demain-18-ans-au-service-de-la-pelote-basque-a-main-nue/
- Cesta Punta Saint-Jean-de-Luz, Internationaux professionnels : https://www.cestapunta.com/internationaux-professionnels
- See Tickets, billetterie du Gant d'Or 2026 à Biarritz : https://billetterie.seetickets.fr/gant-d-or-bien-ici-2026-sport-css5-eventickmobile-pg1-rg29973.html
- Baiko Pilota, notice encyclopédique : https://en.wikipedia.org/wiki/Baiko_Pilota
- Basqueculture.eus, « The end of the American dream for Basque pelota » : https://basqueculture.eus/en/stories/society-and-traditions/the-end-of-the-american-dream-for-basque-pelota
Rédaction assistée par intelligence artificielle, relue et validée par la rédaction.